Paul Nathan

Paul Nathan

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Paul Nathan n’a que 29 ans lorsqu’il prend, seul, les rênes de l’entreprise POECKES SARL, fondée par son arrière-grand-père maternel en 1924. A 32 ans, il vient d’être élu Vice-Président de la Chambre des Métiers. Gageons que sa jeunesse et son parcours éclaireront d’un regard nouveau les différentes thématiques auxquelles le secteur se trouve confronté.

Monsieur NATHAN, en 2015, après trois ans au sein de la société PAUL WURTH SA en tant que Projet Manager, vous décidez de reprendre l’entreprise POECKES SARL, dont vous êtes aujourd’hui le gérant unique. Qu’est-ce qui explique ce «retour vers l’Artisanat» ? 
Disons que je pense que je suis retourné à mes «premières amours». Après mes études universitaires à Aix-la-Chapelle (RWTH) en génie civil, j’ai travaillé dans la construction civile chez PAUL WURTH SA, et cette expérience a été pour moi très enrichissante. Néanmoins, à un moment donné, je me suis senti responsable de m’engager dans l’entreprise qui avait été fondée par mon arrière-grand-père maternel.


«Je me suis senti responsable de m’engager dans l’entreprise qui avait été fondée par mon arrière-grand-père maternel.»


Initialement, son activité principale était l’exploitation minière. Mais au fil des années, le minerai oolithique luxembourgeois trouvant de moins en moins de débouchés sur le marché européen, décision a été prise d’orienter l’entreprise vers l’activité du génie civil. 

Aujourd’hui, nous comptons environ 220 salariés et sommes une entreprise de construction active notamment dans les domaines du génie civil, du gros-??uvre, de la démolition, du terrassement et de l’assainissement béton. 

Depuis tout jeune, j’étais souvent présent dans les locaux, et encadré par les collaborateurs lors de mes différents stages. J’ai été très tôt en contact avec les artisans, et j’ai très vite découvert toute une panoplie de métiers divers et variés qui m’ont fasciné: maçons, coffreurs, soudeurs, mécaniciens, grutiers, machinistes???  

Pour moi, un artisan est une personne qui, par ses compétences, sait créer un produit avec ses propres mains et présente par-là même une vraie valeur ajoutée non seulement pour l’entreprise, mais aussi pour la société dans son ensemble.

Il était donc pour moi tout naturel et évident de reprendre l’entreprise artisanale. J’y suis personnellement attaché, tout comme je suis attaché au secteur.

Et reprendre une si grande entreprise, si jeune, est-ce que cela a été compliqué ? 
Vous savez, quand j’ai décidé de reprendre l’entreprise, ma mère m’a dit «Une fois qu’on saute dans l’eau, on apprend vite à nager». Elle avait raison, même si je dois avouer que les débuts n’ont pas toujours été faciles. 

J’ai la chance d’être entouré de collaborateurs loyaux, qui ont fait toute leur carrière ou presque dans l’entreprise et qui m’ont beaucoup montré, beaucoup soutenu. Je leur en suis très reconnaissant.

Ce sont eux qui m’ont montré le métier lorsque j’étais plus jeune. A 16 ans, j’étais à leurs côtés, «dans le trou». J’ai fait du mortier, j’ai fait du béton, j’ai approvisionné les maçons avec des briques, j’ai rangé le chantier. Et avec le recul, je pense que c’est important d’avoir appris tout cela. 

Aujourd’hui, je continue à aller sur le terrain, à aller voir et admirer le travail que les artisans ont fait. C’est important pour moi qu’ils se sentent considérés. 

Je pense à présent avoir pris mes marques dans l’entreprise. Avec mon parcours et mes études, je pose d’autres questions que celles qui étaient posées jusque-là, je vois d’autres choses. Cela nous a également permis de poser les pieds sur d’autres marchés.

Est-ce que c’est justement parce que vous êtes à présent bien ancré dans votre entreprise que vous avez estimé que le moment était le bon pour assumer le mandat de Vice-Président de la Chambre des Métiers ? 
C’était effectivement opportun mais aussi dans la continuité de mon engagement auprès de la Fédération des Entreprises de Construction et de Génie Civil, au sein de laquelle je suis membre du Comité depuis avril 2015. 

Au quotidien, c’est pour moi un plaisir de collaborer dans le monde de la construction avec différents types artisans, et différentes entreprises artisanales. Souvent, on constate que le c??ur de nos problèmes est similaire. Le partage des expériences est important, on voit comment les autres voient, et vers où se tournent les marchés. J’aime aussi donner des idées, influencer les chemins à suivre pour prendre telle ou telle direction. 


«Nous avons la chance de pouvoir prendre encore les bonnes mesures pour pouvoir préparer d’une façon proactive notre futur.»


En ce sens, la Chambre des Métiers offre une plateforme idéale d’échanges et de rapprochement pour faire face aux problèmes et agir de façon collective. Elle est l’institution représentative du secteur, et je suis persuadé que les sujets que nous traitons à l’heure actuelle et le travail que nous ferons au cours des cinq prochaines années vont profondément influencer la vie des artisans des prochaines générations. Nous avons la chance de pouvoir prendre encore les bonnes mesures pour pouvoir préparer d’une façon proactive notre futur.

Les débats que nous menons au sein de la Chambre des Métiers nous permettent d’influencer la politique nationale de notre secteur, ce qui pour moi est une prérogative précieuse.

Justement, en parlant d’influence, y’a-t-il des défis qu’il vous est possible d’identifier et auxquels l’Artisanat devra faire face ?  
Je dirais que c’est entre autres la globalisation et la digitalisation qui doivent - et qui vont - nous forcer à remettre en question nos habitudes et notre manière de travailler. 

Je sais que l’on associe souvent le terme «risques» à la globalisation, et c’est vrai. On ne peut pas nier le risque de concurrence déloyale par exemple. Néanmoins, je suis persuadé que des chances existent au Luxembourg, pour toutes les entreprises qui fabriquent et vendent des produits de qualité. Il y a là des opportunités à saisir pour améliorer la situation des entreprises luxembourgeoises. 

La digitalisation est également quelque chose qui devra être maîtrisé et appréhendé par les artisans. Je sais que la Chambre des Métiers va travailler à leur sensibilisation et les accompagner dans leurs démarches notamment grâce à la mise en place de sa cellule «digitalisation». Je suis heureux de cette initiative. 

Enfin, je dirais que c’est à l’amélioration de l’image de l’Artisanat dans son ensemble qu’il faudra travailler. Son rôle est souvent sous-estimé. Les carrières sont méconnues, les métiers pas assez valorisés et trouver des jeunes motivés devient difficile. 


«L’argument de dire que l’on est mal payé dans l’Artisanat ne tient pas!»


Je soutiens le projet «jeunes» de la Chambre des Métiers qui vise à sensibiliser les jeunes au secteur. Il faut changer cette image négative. Et l’argument de dire que l’on est mal payé dans l’Artisanat ne tient pas ! Ou ne tient plus. Je sais ce qu’on paie pour un mécanicien ou un maçon qualifié.

Par ailleurs, ce sont des métiers épanouissants et satisfaisants. Parmi les jeunes de ma génération, je dois dire que ceux qui se sont orientés vers une carrière artisanale éprouvent une satisfaction unique. Ils voient ce qu’ils sont capables de faire avec leurs mains, ils peuvent montrer ce qu’ils ont produit. C’est très valorisant!

Il y a donc beaucoup de choses à faire pour le secteur en général. Qu’en est-il de la construction en particulier ? Se trouve-t-elle confrontée à des défis spécifiques ?
On peut en recenser un certain nombre, en effet. Je citerais en premier lieu la thématique des marchés publiques, qui me tient à c??ur, et pour laquelle je suis investi dans un groupe de travail. Les critères d’attribution des marchés sont à revoir. Aujourd’hui, le moins disant reçoit le marché, ce qui dans notre monde actuel n’est plus acceptable. Il y a bien d’autres arguments que le prix à prendre en considération.

Je voudrais également profiter de mon mandat de Vice-Président pour travailler avec l’Inspection du Travail et des Mines à la définition d’un moyen pour mettre en place de véritables contrôles sur les chantiers et lutter contre le dumping social.

Il existe par ailleurs des défis au niveau de la construction durable et de l’économie circulaire, mais aussi et surtout au niveau des nouvelles technologies.

Tel est le cas de l’Internet of Things (IoT), qui désigne en fait tout un ensemble d’objets connectés aux usages variés, tels que des marteaux à puces, par exemple, dont la puce permettrait de vérifier l’usage du matériel selon des règles de sécurité prédéfinies. Il en va de même des drones, capables de définir la cubature d’un bâtiment et engendrant ainsi un gain de temps considérable. 

La technologie «BIM» est de surcroît un défi pour le secteur de la construction qui me tient particulièrement à c??ur. Vu que mes études sont encore assez récentes, j’ai pu la faire découvrir à ma Fédération. 

Nous sommes à une époque où les entreprises ne peuvent plus se permettre de se reposer sur leurs acquis. Elles doivent sans arrêt se remettre en cause et aller plus loin. Le monde de la construction est en pleine mutation, et je pense pouvoir l’influencer positivement dans ces changements. 

Parce que pour notre secteur, chaque victoire que nous gagnerons, chaque pierre que nous poserons, nous aidera à bâtir un avenir plus solide. 

Propos recueillis en juillet 2017 
par Sabrina Funk, Secrétaire Général