Les visages de l’Artisanat - Donner vie au travers des siècles...

Mon entreprise Publié le 27 septembre 2018 Retour
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Afin de montrer la diversité des métiers qui composent l‘Artisanat, mais aussi de les faire découvrir aux jeunes, dans la continuité de son programme Hands Up de promotion des activités du secteur, la Chambre des Métiers propose la publication d‘interviews réalisées lors de visites d‘entreprises. La première série consiste en une mise en lumière des métiers des productions audiovisuelles (image, son, accessoires, etc.).

Fière de pouvoir présenter son métier qu’elle qualifie elle-même « d’Artisanat de niche », Caroline Koener me reçoit chez elle, dans son atelier. Cette jeune costumière, communément appelée « costume-designer », affiche pas moins d’une dizaine de longs métrages à son actif, dont notamment le TOUT NOUVEAU TESTAMENT, avec Catherine Deneuve, et MARY SHELLEY, interprétée par Elle Fanning, dont la sortie est prévue en 2018. Découverte d’un métier aussi méconnu que captivant.

La rareté de votre métier est significative, notamment parce qu’il est méconnu. Comment en êtes-vous venue à vous orienter vers cette profession ?

J’ai commencé à exercer mon activité en tant qu’indépendante, il y a huit ans. Depuis toujours, j’ai été attirée par l’art et la fabrication. Au lycée, j’ai suivi une filière artistique, et avec mes amis, nous faisions des petits films ; nous passions beaucoup de temps à tourner. J’ai toujours aimé les vêtements, mais je ne souhaitais pas faire de mode. Et les films et le théâtre m’intéressaient, notamment parce que j’aime bien l’histoire et la littérature. Du coup, faire des habits dans ce contexte me plaisait, car je ne voyais pas de but directement commercial. C’était pour moi – et c’est toujours d’ailleurs - un monde un peu magique. Dès mes 17 ans, je savais clairement que c’était ce métier que je souhaitais exercer. Je suis partie en Angleterre, parce que j’y ai trouvé une vraie spécialisation dans ce que je désirais entreprendre. J’y ai étudié tant le design que la fabrication de vêtements. C’était un cursus très complet et très passionnant. J’y suis restée 5 ans.

Vous avez toujours su en quoi vous vouliez vous spécialiser, entre le design et la fabrication ?

Je savais que je voulais faire designer, mais je savais aussi que je voulais apprendre un maximum à côté, au niveau de la confection artisanale « pure ». Pour chacun de mes projets, j’ai d’ailleurs toujours fait de la confection à côté du design. Aujourd’hui, même si je travaille comme designer, je sais aussi confectionner les choses.

Si on passe dans le concret, est-ce que vous pourriez nous dire ce que vous faites, clairement ? En quoi consiste votre activité ?

Et bien c’est assez simple : on m’envoie des scripts de films, ou de pièces de théâtre. J’aime faire les deux, car l’un et l’autre sont enrichissants. Je lis le script, et au fil de la lecture me viennent mes propres idées, que je présente ensuite au metteur en scène du film. S’il a aimé mes premières idées et mon univers, il va alors continuer à travailler avec moi et me faire part à son tour de ses propres réflexions, de ses désirs éventuels, de sa manière de voir les choses. On discute ensemble d’atmosphère, de caractéristiques des personnages, de décors, et c’est vraiment cela qui me plait. Je rentre ensuite chez moi et je confectionne ce que j’appelle un « moodboard », ou une planche d’inspiration. Je recherche des images, que je colle ensemble, pour entrer dans l’atmosphère. C’est en fait le support du concept. De là vont se dégager des couleurs, des spécificités, et c’est également de là que va naître ce que j’appelle mon « feeling », qui me guidera tout au long du film, pour les habillements des personnages.

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Photo:Marion Dessard

Quel type de travail la réalisation de ce moodboard nécessite-t-elle ?

Le style de design ou le style de moodboard vont changer en fonction du projet. Si par exemple, il s’agit d’un film d’époque, je dois me renseigner sur la période historique, les statuts sociaux de cette époque, le contexte, la sociologie du temps. C’est pour l’ensemble de ces raisons que mon amour de l’histoire et de la littérature compte, et m’aide, parce que tout est connecté. Il faut que je sois au courant de l’ensemble pour pouvoir prévoir la manière dont seront habillés les personnages. Si on travaille sur un drame historique, il faut que la reconstitution soit juste, et c’est là toute la difficulté, ne serait-ce que dans les détails des tissus. Si, en revanche, il s’agit d’un film plus « fou », ou de science-fiction, je peux me permettre plus de choses. Il faut savoir s’adapter entre les projets et c’est ça qui est passionnant.

Mis à part le talent et la maîtrise technique, quelle qualité diriez-vous qu’il est nécessaire de posséder, pour s’épanouir dans votre métier ?

Je dirais qu’il faut de l’humilité, et savoir vraiment mettre son égo de côté. Parce que le projet, le film, il appartient au metteur en scène, et non au costumier. Dès lors, même si tout le monde regarde sans arrêt les tenues des personnages, et que les vêtements sont absolument indispensables dans un film, ce ne sera pas ça qui sera mis en avant au final. Cela peut aussi engendrer certaines frustrations, pour les cas où on a de grandes idées qui, au final, ne seront pas retenues car elles ne plaisent pas au réalisateur. Il faut parfois savoir faire preuve de persuasion, et se battre pour convaincre, si on y croit vraiment.

Si on en revient au moodboard, que se passe-t-il, une fois que vous l’avez terminé ?

Je me mets alors en relation avec la production, et on définit ensemble le côté organisationnel du projet. J’étends par-là la définition du nombre de semaines de préparation dont je dispose avant le tournage, le nombre de jours de tournage envisagés, le budget, etc. Pour moi, la présence du costumier sur le tournage est très importante, car il a l’œil pour effectuer toutes les vérifications et tous les ajustements nécessaires. Il faut en effet que tout soit absolument raccord, surtout si les scènes ne sont pas filmées au même moment.


Je suis fière des costumes d’époque réalisés pour le film MARY SHELLEY. J’ai eu l’occasion de faire tout un travail de réinvention de cette mode des années 1815 et quand j’ai vu Elle Fanning, majestueuse, porter mes créations, il y a eu ce moment où je me suis dit « là, je suis super satisfaite de ma carrière »


Et en général, de combien de temps de préparation disposez-vous ?

En moyenne, on parle de 4 à 6 semaines, ce qui est très peu. C’est pour cette raison que le travail de préparation, la réalisation du moodboard, la recherche des tissus, sont des étapes fondamentales, pour mieux appréhender la suite. Parce que les 4 à 6 semaines sont nécessaires pour la conception des costumes de tous les personnages, y compris des figurants. Ceux-ci peuvent d’ailleurs parfois être très nombreux, ce qui veut dire que le travail en ce qui les concerne n’est pas à négliger. Les personnages principaux sont eux aussi amenés à changer de nombreuses fois de tenues tout au long du film. Il m’est donc impossible de réaliser seule le travail de conception. Je fais tous les designs, mais je dois travailler avec des couturières et des assistantes. Les timings sont toujours extrêmement serrés, mais je suis vraiment motivée, parce que j’aime vraiment ce que je fais.

Le métier amène-t-il à se déplacer souvent ?

Oui, énormément. Il y a déjà eu des films pour lesquels je devais me déplacer cinq fois par semaine. Si, par exemple, je dois habiller 500 figurants, je dois optimiser au maximum mes achats et mes locations au sein de ce que nous appelons des « Fundus » (là où sont stockés des vêtements). Il est possible que pour les uns je trouve mon bonheur à Madrid, et pour d’autres à Rome, le tout en fonction de mon design et de ce qui va plaire au réalisateur, évidemment. Il y a aussi bon nombre d’essayages à prévoir avant le tournage. Si on nous dit que tel acteur, plus ou moins connu, ne peut venir que tel jour à Londres, et qu’il n’a pas d’autres disponibilités, il faut y aller. Sachant qu’il peut y avoir de nombreux acteurs principaux, pour lesquels on a de gros travaux de confection, d’essayage et de réessayage, je vous laisse imaginer les déplacements… Mais c’est absolument palpitant.

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Photo:Marion Dessard

Et avec les acteurs eux-mêmes, est-ce qu’il est parfois difficile de travailler ?

Il est vrai qu’il faut que les tenues leur plaisent, à eux aussi. Il est effectivement possible que parfois, on nous renseigne sur la personnalité de tel ou tel acteur, en nous faisant telle ou telle recommandation, mais je dirais que le conseil, en tant que costumier, est d’y aller sans a priori. En effet, ma passion vient de la création. Ce qui compte, c’est le vêtement, même si l’acteur est important car on s’inspire souvent de son jeu et de sa silhouette pour créer un personnage sur mesure. Le metteur en scène reste toujours le référentiel-clé. Dans la mesure où c’est son film, il faut que cela lui plaise à lui. Mais honnêtement, je dois dire que je n’ai jamais rencontré de problème particulier avec les acteurs. Je réfléchis toujours à tout, et je suis préparée de manière à pouvoir apporter des réponses à leurs questions éventuelles. En principe, cela suffit pour qu’ils s’approprient les tenues.

Donc aujourd’hui, c’est bien uniquement sur la conception et le design, que vous travaillez, et plus du tout sur la confection ?

C’est tout à fait cela. Au début, quand j’ai commencé à travailler dans ce milieu, je faisais la conception de costumes de pièces de théâtre. J’adorais cela. C’est d’ailleurs cette expérience qui, je pense, m’a aidée à trouver des jobs en tant que designer. Parce que j’ai pu montrer ce que je savais faire moi-même, et que cela a renforcé ma crédibilité. Dans mon job actuel, la maîtrise de la confection m’aide dans la communication avec les couturières. Nous parlons le même langage et nous nous comprenons ainsi plus facilement.

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Photo:Marion Dessard

Après huit années à votre compte, est-ce que le travail vient à vous, ou est-ce que vous devez aller le chercher ?

J’ai la chance de pouvoir dire qu’il vient à moi. Il y a non seulement très peu de luxembourgeois dans ce domaine, mais il faut de surcroît préciser que même d’une manière générale, le métier est assez rare. Le Luxembourg travaille beaucoup en coproduction, ce qui fait que je suis amenée à travailler avec beaucoup d’étrangers. Au fil des années, tout ceci m’a conféré une petite notoriété. Je ne cache pas néanmoins qu’il faut faire face à certaines charges financières et que le nombre de responsabilités que l’on porte sur ses épaules en faisant ce métier n’est pas non plus négligeable.

Vous semblez heureuse dans votre travail. Que diriez-vous aux jeunes, qui pourraient être intéressés par l’exercice de votre métier ?

Je leur dirais d’y aller, de foncer, et de commencer par faire beaucoup de courts métrages. Ils sont en effet très formateurs, ils ne requièrent qu’une semaine de tournage et permettent de se faire une bonne idée sur le travail d’ensemble. Ils offrent également l’opportunité d’apporter sa touche personnelle, de « montrer sa patte », sa propre manière de concevoir les costumes. J’insisterais sur le fait que si on a un rêve, il faut absolument tout faire pour le concrétiser. En ce qui me concerne, je ne changerais rien à mon parcours, j’en suis heureuse et fière. Il n’y a pas beaucoup de métiers qui permettent de faire vivre chaque jour de sa vie comme dans un film.

 

Propos recueillis en février2018 
par Sabrina Funk, Secrétaire Général

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