Les visages de l’Artisanat - Un studio ciment d'une passion...

Mon entreprise Publié le 28 octobre 2018 Retour
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Afin de montrer la diversité des métiers qui composent l‘Artisanat, mais aussi de les faire découvrir aux jeunes, dans la continuité de son programme Hands Up de promotion des activités du secteur, la Chambre des Métiers propose la publication d‘interviews réalisées lors de visites d‘entreprises. La première série consiste en une mise en lumière des métiers des productions audiovisuelles (image, son, accessoires, etc.).

 

Roland Kuhn, Président de la Chambre des Métiers de 2007 à 2017, est un entrepreneur de construction dont la renommée de l’entreprise n’est plus à faire. Mais Roland Kuhn est également un fervent passionné de musique et de son, au point d’avoir créé un studio d’enregistrement imbriqué dans sa maison d’habitation pour laisser vivre sa passion. Rencontre au sein des murs confinés du ROLL STUDIO, dont l’enseigne est à cheval entre le diminutif de son prénom et le rock ‘n’ roll qui l’anime.

Nous sommes ici au sein de votre studio d’enregistrement, qui fait partie intégrante de votre maison d’habitation. N’est-ce pas un peu surprenant, pour l’entrepreneur de construction que vous êtes ?

Peut-être, mais vous savez, il s’agit véritablement de ma passion. Je suis passionné de musique depuis que j’ai 15 ans. J’ai voulu devenir guitariste lorsque j’ai vu Deep Purple au Stade de l’Union Sportive à Luxembourg. Cela a été ma « révélation ». Je suis sorti du concert et je suis allé acheter une guitare. Je ne suis pas devenu un grand guitariste, mais je me suis toujours assez bien débrouillé. En revanche, le son a toujours été « mon dada ».

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Photo:Marion Dessard

Et comment est née l’idée de construire votre propre studio ?

Avec le groupe de musique auquel j’appartenais, nous jouions à l’époque tous les samedis, et tous les dimanches, pendant plus d’une dizaine d’années. Mais lorsque j’ai repris l’entreprise de construction familiale, continuer à faire des représentations sur scène est devenu pour moi difficilement compatible avec mon activité. Et je dois dire que je retirais toujours davantage de plaisir avec le son. J’avais dans le temps la plus grande sono au Luxembourg, et nous faisions de la sonorisation pour les festivals et les concerts. Il y a 40 ans, nous avions déjà deux fois 5000 watts de sono, ce qui était déjà très remarquable. Nous disposions aussi de traverses, avec des spots et des poursuites, et nous avions une grande régie d’éclairage, mais moi j’étais toujours en charge du son. Faire du son était vraiment ce qui me passionnait. Alors quand j’ai construit ma maison, la décision de construire un studio en dessous de l’habitation s’est prise très naturellement.

La manière de procéder aux enregistrements a dû beaucoup évoluer…

Oui énormément. Vous savez, avant que je ne construise, j’avais déjà un hangar, qui constituait la salle de répétition de notre groupe, où l’on enregistrait avec ce que l’on appelle un « 4 pistes ». On a évolué vers deux « 4 pistes », puis « 8 pistes », puis « 24 pistes ». C’était déjà le summum, car dans le temps un « 24 pistes » coûtait 2,2 millions de francs luxembourgeois ! Chaque production engendrait un coût considérable. Pour un CD, nous avions besoin de 5 bandes, soit l’équivalent de 2000 euros aujourd’hui, alors qu’à l’heure actuelle, on enregistre tout sur un disque dur et c’est gratuit.

Il est également important de souligner qu’à l’époque, pour une production, l’on perdait un temps fou rien que pour rembobiner les bandes. Si vous travailliez sur une chanson de 3 minutes, la bande tournait. Et si vous vouliez revenir au début, il fallait la rembobiner. Imaginez ce que cela donnait sur 1h de production ! Aujourd’hui, il suffit d’appuyer sur un bouton pour être de nouveau au début de l’enregistrement.

Aujourd’hui vous ne travaillez plus, personnellement, au sein de votre studio ?

Malheureusement non. Les choses ont beaucoup évolué. Nous avons acquis une certaine renommée, doté le studio de meilleures consoles, de meilleurs appareils. Néanmoins, à un moment donné, l’entreprise de construction est devenue tellement importante que je ne pouvais plus me dire que j’allais aller au studio le soir après le travail pour faire des enregistrements. J’ai eu la chance de travailler avec plusieurs ingénieurs du son qui ont pris ma relève ici et je salue vivement leur travail et leur professionnalisme.

Une des dernières productions personnelles était pour la réalisation d’un jingle pour la radio, pour une émission qui s’appelait « Spill mat RTL ». Le producteur de l’émission m’avait d’ailleurs demandé cela la veille pour le lendemain à 6h. Je me rappelle avoir travaillé toute la nuit avec Patrick Hippert et déposé une petite production d’une vingtaine de secondes sur le thème de la panthère rose devant la porte de chez RTL au petit matin. A 7h30, elle tournait sur les ondes.

Aujourd’hui, c’est essentiellement Mike Butcher, un talentueux ingénieur du son qui a débuté sa carrière à Londres et à Bruxelles, qui est en charge de la réalisation des productions du studio.

Quelle est aujourd’hui l’activité principale de votre studio ?

Nous faisons principalement de la post-production son, pour le film, c’est-à-dire que nous nous occupons du sound-design, du montage du son, du mixage. Nous avons également réalisé beaucoup de productions musicales. A titre d’exemples, il est possible de citer notre travail avec Maurane, pour la Différente, qui est devenue numéro 1 en France, ou celui avec Dani Klein, pour Vaya Con Dios, et encore beaucoup d’autres.

Nous avons travaillé pour beaucoup de sociétés de disques, dont Sony Music et il convient de mentionner notre collaboration avec de nombreux musiciens et groupes luxembourgeois, pour lesquels nous avons enregistré beaucoup de productions de CD’s, comme Cool Feet, Gast Walzing, etc. Mais force est de constater que depuis les cinq dernières années, nous réalisons beaucoup moins d’enregistrements musicaux.

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Photo:Marion Dessard

Et comment cela s’explique-t-il ?

La raison est que beaucoup de musiciens procèdent à présent eux-mêmes à leurs enregistrements, avec du matériel plus bas de gamme. Les ordinateurs ont facilité les choses à ce niveau-là aussi. Et les maisons de disques n’investissent plus, eu égard aux téléchargements sur Internet. Il est vrai qu’il y a aussi des gens qui enregistrent chez eux, et qui viennent chez nous pour réaliser le mixage.

C’est donc essentiellement un problème de budget…

Oui c’est cela. Un parallèle peut être fait avec les billets de concert. Avant, les places ne coûtaient pas grand-chose, parce que ce que l’on souhaitait, c’était que les gens aillent aux concerts pour ensuite rentrer chez eux et avoir envie d’acheter des CD. Aujourd’hui, c’est l’inverse qui se produit. On écoute le CD, et seulement s’il nous plaît, alors on se déplace au concert. Il y a beaucoup plus de concerts qu’avant car c’est en représentation que les artistes gagnent le plus, vu que la plupart du temps, leurs albums sont téléchargés.

C’est la raison pour laquelle vous êtes à présent spécialisés dans le mixage/montage de films ?

Oui, nous travaillons pour toutes les grandes firmes de cinéma au Luxembourg. Nous avons commencé avec des courts-métrages, nous avons eu de bonnes retombées, et nous avons continué. Mais c’est un tout autre travail que d’enregistrer de la musique. Ce qui a toujours joué en notre faveur consiste dans le fait que nous faisons très attention à la qualité de ce que nous produisons. Cela vaut également pour le matériel. Et puis, vous savez, c’est un métier où non seulement il faut l’oeil, mais il faut aussi l’oreille.


« Il y a environ 45 ans, j’ai réalisé un mixage live dans l’auditoire de la Villa Louvigny, l’ancien siège de RTL, pour une émission qui s’appelait Super Club Live. Il s’agissait du concert de Udo Lindenberg. J’avais une toute petite console, et je devais mixer le son pour la salle, avec ma sono, tandis que RTL devait se charger de celui à diffuser à la radio. Nous avions répété une semaine entière, chaque jour. Le samedi à 14h avait lieu le concert. Et le matin du jour J, l’ingénieur du son de RTL est venu me voir pour me demander s’il pouvait se brancher sur mon canal gauche et mon canal droit afin de diffuser mon mixage tel quel. J’étais très fier. »


La technicité du métier est donc importante ?

Oui, fondamentalement. Il y a des croisements de fréquences difficiles à maîtriser, mais qui font toute la qualité d’une production. Et puis, il ne faut pas négliger le fait que le son que vous produisez doit ressortir de la même manière tant dans un studio de cinéma américain que dans la petite radio d’une voiture qui a 40 ans, dans un endroit situé au milieu de nulle part. Ou sur une télé. Ou sur un radioréveil. Il faut gérer aussi la mono-compatibilité. Car il se peut, si le mixage est trop large, que la guitare disparaisse si vous écoutez en mono. Il faut donc beaucoup de rigueur. Tout cela pour vous dire qu’il s’agit donc d’un vrai métier et que la qualité produite vient de la qualité et des talents des gens à l’origine des sons.

Concrètement, comment cela se passe-t-il lorsque vous devez réaliser une post-production son ?

Lorsqu’un film nous est livré, l’image est montée, et l’on dispose du son qui a été pris sur le plateau, et qui comprend les dialogues. Il convient d’abord de tout « nettoyer » des sons extérieurs, tels qu’un avion qui passe, par exemple.

Et puis ensuite, on ajoute les différents sons. Le bruit de la rue, celui des vêtements des personnages lorsqu’ils sont en mouvement, un ascenseur, un vélo, la pluie, les moteurs de voiture, en fonction de la puissance des modèles. Le travail consiste à chercher les sons, les ajuster, faire des mixages. De sorte à ce que l’ensemble soit totalement fluide.

Au studio, nous disposons d’une banque de données d’environ 200.000 sons. En fonction du film et de l’ambiance qui y règne, il faut choisir ceux qui conviennent. Cela demande beaucoup de travail. Il arrive aussi parfois qu’il faille réenregistrer les dialogues. On appelle cela le « post-synchro ». Les comédiens viennent au studio réenregistrer leur voix et il nous appartient de les replacer sur les images. Nous parlions tout à l’heure de 24 pistes. Notre système en compte aujourd’hui 768.

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L’ingénieur du son est un métier artisanal. Que diriez-vous aux jeunes qui souhaitent s’orienter vers cette voie ?

Je pense que c’est vers le mixage de concerts qu’il est le plus utile de s’orienter. C’est une activité qui monte en puissance. A chaque concert se trouvent des ingénieurs du son : il y en a devant les musiciens, mais aussi sur la scène, puisqu’on fait à la fois un mixage pour les gens dans la salle, et dans le même temps un mixage sur la scène pour les musiciens. Aussi, il est possible qu’intervienne ensuite un mixage télé ou radio.

La procédure est la même à tous les niveaux, y compris pour la musique classique, à la nuance près que dans ces cas-là, l’ingénieur du son doit aussi avoir des notions solides de musique classique. Vous savez, théoriquement, un bon ingénieur du son est aussi un bon musicien. Car il ne travaille pas seulement avec des artistes confirmés. Il travaille aussi avec des jeunes, des débutants, et il doit être capable de leur délivrer des conseils.

J’ajouterais qu’il faut être passionné et talentueux. Face à une table de mixage, il faut savoir oublier les règles techniques. C’est le côté artistique qui prendra le dessus. Il est aussi nécessaire d’être persévérant et de savoir avouer ses erreurs. On pense souvent qu’on est le meilleur, surtout si on a connu un premier succès. Or, il faut savoir prendre du recul et écouter les gens qui ont plus d’expérience que vous.

Vous n’orienteriez donc pas les jeunes vers une activité exclusivement en studio ?

En studio, il faut savoir que le quotidien est un peu plus difficile, notamment parce que beaucoup de maisons de disques ferment, car les mentalités ont changé. Un très grand artiste qui veut réaliser un album souhaitera avoir un studio d’enregistrement non loin d’une piscine, une restauration permanente, être dans un endroit qui donne envie, à Paris ou à Bruxelles, à Londres ou à New York, ou sur une île, dans une villa majestueuse. Et ce n’est plus seulement la cabine d’enregistrement qui est importante. Ce qui compte désormais, c’est l’ambiance autour de tout cela. Le studio devient presque accessoire.

Cela dit, si on est animés par la passion, tout peut toujours se faire. Vous savez, même si je n’ai plus le temps de m’investir régulièrement au studio, je produis chaque année un CD pour l’entreprise Kuhn SA, avec des musiciens luxembourgeois. C’est un plaisir qui m’anime. Ce sont véritablement les notes de musique qui bétonnent ma vie.

 

Propos recueillis en octobre 2018 
par Sabrina Funk, Secrétaire Général

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