À l’heure de « l’année de la compétitivité » proclamée par le Gouvernement pour 2026 la rentabilité des entreprises artisanales luxembourgeoises est sous pression. Entre baisse de productivité, hausse des coûts et un potentiel de transformation numérique encore insuffisamment exploité, la Chambre des Métiers appelle à des mesures structurelles pour préserver un pilier clé de l’économie et relancer un cercle vertueux de croissance.
Face à un climat d’incertitude croissant, la Chambre des Métiers lance un avertissement clair : « l’année de la compétitivité » annoncée par le Gouvernement sera décisive pour l’avenir de l’Artisanat au Luxembourg. Derrière des indicateurs en apparence stables - un nombre d’entreprises en hausse et un emploi qui se maintient[1] - une question fondamentale se pose : est-il encore possible, à l’heure actuelle, d’exercer une activité artisanale rentable dans le pays ?
Le constat est sans appel. Le modèle économique luxembourgeois, fondé sur une productivité élevée, montre des signes d’essoufflement. Or, sans gains de productivité, il devient illusoire de garantir à la fois le financement durable des services publics, la progression des salaires et la résilience face aux crises. Dans ce contexte, l’Artisanat, qui représente près d’un emploi sur cinq, joue un rôle déterminant dans la compétitivité nationale.
Une rentabilité fragilisée qui menace la capacité d’investissement
Pourtant, les indicateurs montrent des signes de détérioration. Dans la construction, la productivité a chuté de 33 % entre 2019 et 2024. Plus largement, en 2024, plus d’une entreprise artisanale sur trois n’a pas dégagé de rentabilité positive, ce qui concerne près de 30 % des emplois du secteur.
Les perspectives pour 2026 et 2027 restent, à ce stade, tout aussi préoccupantes. La hausse anticipée des prix de l’énergie maintiendra une pression inflationniste sur les coûts des matériaux, tandis que l’indexation des salaires et l’augmentation du salaire minimum social exerceront un poids durable sur les marges des entreprises. À cela s’ajoutent des incertitudes externes importantes, liées notamment aux tensions
géopolitiques, à une potentielle évolution des taux d’intérêt et au risque d’un nouveau ralentissement du marché du logement.
Dans ce contexte, le message du secteur est sans équivoque. « L’Artisanat demande de pouvoir travailler, investir, innover et croître dans les meilleures conditions possibles. Enlevez-nous les entraves, et nos entreprises feront le reste », souligne Tom Wirion, Directeur Général de la Chambre des Métiers Luxembourg.
Des propositions concrètes pour créer un cercle vertueux
Face à ces défis, la Chambre des Métiers rejette toute posture défensive et préconise une démarche résolument proactive. L’objectif est clair : transformer les contraintes actuelles en un véritable cercle vertueux, où une meilleure rentabilité permettrait de relancer l’investissement, d’accroître la productivité et, in fine, de renforcer l’attractivité du secteur et la croissance économique.
Cette transformation passe d’abord par le capital humain. Avec une proportion significative de travailleurs de plus de 50 ans, le secteur artisanal est confronté à un risque réel de perte de savoir-faire. Il devient impératif de renforcer l’orientation des jeunes vers les métiers artisanaux, d’améliorer l’attractivité du marché du travail pour les frontaliers et d’ouvrir davantage le pays aux talents qualifiés en provenance de pays tiers. Parallèlement, la relance du logement (abordable) s’impose comme un pilier stratégique pour dynamiser la demande et maintenir les capacités de production, notamment dans la construction.
Elle implique également de lever les obstacles à l’investissement, actuellement pénalisé par des conditions de financement plus contraignantes. Depuis fin 2022, les entreprises artisanales ont par ailleurs réduit leurs investissements, en raison des incertitudes économiques et des difficultés d’accès au financement. Cela a un impact direct sur leur capacité de modernisation et de transformation. Dans ce contexte, la Chambre des Métiers appelle à une mobilisation optimale des dispositifs existants, notamment en matière d’aides d’État, et la mise en place de mesures ciblées pour soutenir les entreprises vulnérables, à l’instar d’un mécanisme de type « tax shelter PME ».
Enfin, la simplification administrative demeure une condition indispensable. Malgré les annonces, la charge réglementaire continue de représenter un défi significatif pour les entreprises. La Chambre des Métiers plaide pour une application systématique du principe « Think Small First », une accélération des initiatives de simplification et une mise en œuvre effective du principe du « once only ».
L’intelligence artificielle : une opportunité à saisir
Dans ce paysage en mutation, l’intelligence artificielle représente à la fois une opportunité majeure et un défi immédiat. Si près de quatre entreprises artisanales sur dix utilisent déjà des outils d’IA, leur intégration reste encore partielle et souvent limitée. Le besoin de formation est massif, révélant un intérêt réel mais aussi un déficit d’accompagnement structuré.
C’est dans ce contexte que la Chambre des Métiers entend renforcer son action, notamment à travers son service eHandwierk, qui accompagne déjà les entreprises dans leur transition numérique. Elle propose d’aller plus loin avec la mise en place d’un « KI-Pakt fir Betriber » multisectoriel, destiné à centraliser l’information, le conseil et l’accompagnement. Cette initiative s’inscrit dans une approche plus large visant à anticiper les besoins en compétences et à offrir des formations adaptées, tout en développant des espaces d’expérimentation concrets pour les PME, en lien avec la Luxembourg AI Factory[1].
Au-delà des constats, le message est clair : la compétitivité du Luxembourg se jouera aussi dans ses ateliers, sur ses chantiers et dans ses PME. L’Artisanat est prêt à prendre sa part - à condition que le cadre lui permette d’avancer.
Le ministre de l’Economie, des PME, de l’Energie et du Tourisme, Lex Delles, a déclaré : « L’artisanat est un pilier essentiel du dynamisme économique au Luxembourg. Avec près de 10.000 entreprises, plus de 105.000 emplois et 1.663 apprentis, le secteur fait preuve de vitalité et de résilience dans un contexte pourtant complexe. Pour répondre aux défis actuels des entreprises, notre priorité est de créer les meilleures conditions pour permettre aux entreprises artisanales d’investir, d’innover, de transmettre leur savoir-faire et de se développer. C’est pourquoi nous avançons, en étroite collaboration avec la Chambre des Métiers, sur des leviers concrets comme la simplification administrative, et soutenons le secteur par des mesures tels que les SME Packages, l’AI Factory, la plateforme workinLuxembourg, de nouveaux instruments de soutien à la transmission ou encore le futur Handwierkerhaff. Un artisanat fort, c’est une économie forte. »