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Au Phil'​ du son…

cdm philophon

Philippe KOHN, ingénieur du son, nous reçoit au sein de l’univers calfeutré de Philophon, un complexe de post-production d’une envergure unique au Grand-Duché. Focus sur les activités de PHILOPHON SARL, une entreprise dont la naissance est due à une véritable passion pour le son, et qui compte à son actif plus d’une centaine de réalisations.

Si vous deviez brièvement présenter votre entreprise, que diriez-vous ?

Je dirais que PHILOPHON SARL résulte de l’association de trois personnes, deux preneurs de son, dont je fais partie, et un mixeur. Nous avons créé l’entreprise en 2007, et depuis nous réalisons des bandes-son pour des films, essentiellement des longs métrages pour le cinéma, bien que nous fassions également des courts-métrages, des séries de dessins animés, des sitcoms télé, des publicités, etc. Nous avons constitué une équipe de collaborateurs (monteurs sons, ingénieurs son, mixeurs, bruiteurs) qui nous permettent de répondre à la demande internationale avec brio. Nous comptons aujourd’hui plus d’une centaine de réalisations, dont certaines ont été primées lors de festivals internationaux.

Concrètement, « faire des bandes-son pour des films », qu’est-ce que cela veut dire ?

Plusieurs opérations sont réalisées, le but étant que la matière brute qui a été enregistrée lors d’un tournage soit « propre ». Je m’explique : nous partons d’une matière enregistrée en tournage, qui se concentre essentiellement sur les voix. Mon métier consiste à enregistrer les acteurs, lorsqu’ ils dialoguent, en essayant justement de ne pas enregistrer tout le reste. Ainsi, si un comédien marche en parlant, et s’il n’est pas nécessaire que le sol soit filmé, je vais placer un tapis pour atténuer le bruit de ses pas et nous replacerons le bruit de ceux-ci par après. Il s’agit en fait d’isoler le plus possible les bruits, pour qu’on puisse les travailler séparément par la suite.

Cela veut dire que tous les sons, qu’il s’agisse de bruits de pas, ou de froissements de vêtements par exemple, sont tous placés sur des pistes différentes ?

C’est exactement cela. Parce qu’après, ces sons-là, les pas, les mouvements, les gestes, sont complétés par d’autres enregistrements et constituent ce qu’on appelle une version internationale. Une version internationale est une version qui contient tous les sons, à l’exception des voix, qu’on enregistre plus tard, en différentes langues. Il faut savoir qu’une bande-son, c’est parfois 400 pistes de sons différents puisque chaque bruit est séparé. Je prends l’exemple d’une comédienne qui porterait des vêtements en cuir, un bracelet, et de longs cheveux. Et bien, on enregistre le bruit du cuir sur une piste, celui du bracelet sur une autre, celui du mouvement des cheveux sur une troisième, etc. 

Et ensuite, vous superposez les pistes de sons…

Oui, il faut tout synchroniser avec l’image, et cela constitue un gros travail, que nous réalisons dans les différentes pièces préparatoires dont nous disposons ici. Imaginez une séquence prise dans un restaurant. Durant le tournage, je vais faire en sorte de n’enregistrer que le dialogue entre les personnes attablées. Je vais demander aux comédiens de faire très attention avec les couverts, pour que ceux-ci ne fassent pas de bruit. Je vais même encore m’arranger pour disposer une couche de mousse sous la nappe, invisible pour la caméra, afin d’amoindrir les sons. De la même manière, s’il y a des figurants en arrière-plan, je vais leur demander de faire semblant de parler. Il est nécessaire d’obtenir un cadre très silencieux pour pouvoir enregistrer clairement et sans parasites les voix du texte final.

Et tout ce que vous essayez d’éliminer sur le plateau, vous le recréez par la suite ?

On le recrée par la suite, en dosant au mixage, en fonction de la séquence. On dispose aussi de librairies sonores assez conséquentes et il nous arrive parfois de faire venir des gens au studio pour qu’ils disent des choses très spécifiques qu’on entend par moments dans l’ambiance. Aussi, outre le bruit des tasses et des assiettes, il est possible d’ajouter un bruit de réfrigérateur ou de pompes à bière, s’il s’agit d’un bistrot, ou d’une musique qui est distribuée via une chaîne radio dans le restaurant. Ainsi, suivant la complexité d’une séquence, on se retrouve avec un certain nombre de pistes et de couches à doser finement pendant la dernière étape, qui est le mixage.

Combien de temps mettez-vous pour placer tout cela sur un film ?

Cela dépend évidemment de la complexité du film, parce que là, je vous décris une séquence très simple. Il y a des scènes plus complexes, pour les films d’action par exemple. Nous avons travaillé sur un film qui se déroule au Cambodge. Il a fallu aller sur place pour enregistrer des sons là-bas, car on ne peut pas mettre n’importe quel oiseau européen sur un film qui se passe en Asie, par exemple. D’une manière générale, sur les films qui nous sont confiés, on travaille plus ou moins 2 mois, voire 10 semaines sur la construction des effets, on travaille entre 4 et 5 semaines sur le nettoyage des dialogues, et après s’ajoute l’une ou l’autre semaine d’opérations plus techniques en montage-son.

Cette idée de travailler du son pour les films vous est venue d’où ? C’est une passion que vous aviez depuis que vous étiez petit ?

J’étais musicien quand j’étais au lycée et je m’intéressais beaucoup à la technique qui y est liée. J’ai donc décidé après mon BAC d’aller étudier dans une école à Louvain-la-Neuve, l’Institut des Arts de Diffusion - d’ailleurs mes associés dans PHILOPHON SARL y étaient aussi - et de suivre une section son. Comme cette école est une école de cinéma, et qu’on découvre assez rapidement d’autres départements comme la caméra ou le montage, ça m’a rendu très vite curieux et je me suis rapidement concentré sur le domaine du son pour l’image, contrairement au son d’enregistrement musical pur. J’étais évidemment intéressé par le cinéma, quoique pas cinéphile, j’étais plus musicophile, mais du coup, pendant les études je me suis découvert une passion.

Donc tout de suite après vos études, vous êtes devenu free-lance ?

Je suis tout de suite devenu free-lance pour enregistrer en tournage et j’ai commencé à investir dans du matériel de post-production. Cela n’a rien à voir avec ce que nous avons maintenant mais j’ai fait mes premiers pas dans l’habillage sonore et dans le mixage sur une station, sur de tout petits projets, des documentaires de 13 minutes, etc. Quelques années après, j’ai retrouvé mes anciens collègues de classe et nous nous sommes associés. L’historique veut qu’à un moment donné, j’ai construit une maison et j’y ai construit une cave avec un studio. Ce n’est que l’an dernier que nous avons déménagé dans nos tout nouveaux locaux.

Ce studio de bruitage, que vous avez créé de toutes pièces, c’était une nécessité ?

C’était presque un impératif. Si l’on souhaitait être à la hauteur de nos ambitions, il nous fallait recréer nos propres sons. Il nous fallait différents types de sols, différents types de parquets, pour obtenir tous les sons que l’on voulait. Du parquet très ancien qui craque, pour reconstituer le son des vieux endroits, par exemple. On en a arrosé un, un jour où il faisait 30 degrés, pour qu’il gonfle bien et qu’il craque après. Je me souviens du premier film que l’on a réalisé ici, c’était un film historique dans lequel il y avait plein de chevaux. On a pris de la terre, on l’a mélangée pour faire de la boue, puis avec une noix de coco ou une demi-noix de coco, on a reconstitué le bruit des sabots. Il y a ici également du béton lisse, du béton un peu moins lisse, du tarmac cru, des pavés, sur lesquels nous faisons jouer des scènes. Vous trouvez différents types de tissus, des portes, des clés, bref toutes sortes d’objets.

En fait, vous récupérez plein de choses pour faire vos bruits…

Oui, exactement, c’est pour ça aussi que nous avons une demie-voiture. Elle sert à faire des bruits de voiture, bien sûr, mais aussi des sons qui n’ont rien à voir avec des voitures. De l’eau qui tombe sur les vitres, par ex. Aussi, si une séquence de dialogues dans une voiture a eu lieu en tournage mais était trop bruyante, on peut faire revenir les comédiens et les faire jouer dans cette voiture, face à un écran pour doubler leurs voix. Ils seront ainsi replacés dans un lieu qui a l’acoustique des voitures. Vous voyez qu’on a également des lavabos, un classique et un en métal. On peut ainsi faire des gouttes de pluie sur une surface-type mais pour une masse de pluie, il faut réaliser un enregistrement à l’extérieur, lors de la pluie réelle, ou l’obtenir via des bandes-son sur nos bases de données. Le studio prévoit également une zone pour pouvoir casser des choses, comme du verre ou des assiettes, par exemple.

Vous êtes les seuls au Luxembourg à avoir un studio comme celui-ci ?

Oui. Ce lieu est un grand investissement, mais c’est un endroit qui nous permet de réaliser la bande-son d’un film de A à Z. Derrière ce grand écran, on peut projeter le film, le bruiteur est là, il voit le film défiler devant lui et il bruite en fonction.

Et une fois le travail du bruiteur accompli, c’est le mixeur qui intervient ?

Oui, les différentes sources de sons parviennent au mixeur, qui les mélange. C’est au moment du mixage que tout ce puzzle sonore prend forme. Évidemment, chaque son, chaque famille de sons a clairement une importance, soit physiologique soit psychologique, puisque lorsqu’on coupe naturellement les ambiances sonores qui nous entourent, telles que les oiseaux, ou les fonds d’air, le son raconte toute autre chose… En fait, le mixage amène le spectateur à regarder l’image d’une autre manière, à l’obliger à regarder à un certain endroit ou à le plonger dans une ambiance particulière.


Ce qui est très satisfaisant, ce sont les bons retours des réalisateurs, qui vous remercient d’avoir fait le film qu’ils imaginaient. Je suis également fier des retours positifs de l’équipe-son. C’est très valorisant de se voir confirmer que le travail a été fait comme cela avait été souhaité…


Est-ce que ce n’est pas un peu frustrant, parce que finalement vous faites le bruitage d’un film, et on ne voit pas tout le travail que vous avez réalisé ?

On peut le voir comme cela, mais vous savez, c’est justement lorsque l’on ne remarque rien que c’est réussi… c’est la preuve que le spectateur est plongé dans le film. C’est cela aussi qui fait le charme de nos métiers.

Qu’est-ce que vous diriez aux jeunes qui veulent s’orienter vers un métier tel que le vôtre ou une carrière telle que la vôtre ?

Je leur dirais qu’ils doivent s’accrocher, car c’est une voie qui peut être très frustrante au début. Il faut accepter qu’il y ait 1, 2 ou 3 années où on ne peut quasiment même pas vivre de son métier. Mais avec le recul, je vois ces années-là comme des années de stage, qui ont été extrêmement formatrices. Aucune école ne peut enseigner l’expérience. Il faut être patient. Le Luxembourg est un pays plutôt aisé avec des salaires plutôt élevés. Or, dans nos métiers, il ne faut pas s’attendre à avoir des salaires « luxembourgeois » d’entrée de jeu, il faut vraiment être persévérant. Avoir de la rigueur et de la patience. Mais c’est un magnifique métier et on peut avoir beaucoup de satisfaction.

Pour finir, je ne peux pas m’empêcher de vous poser cette question : pourquoi « Philophon » ?

Il s’agit d’un jeu de mots. Cela signifie : « l’ami du son » en grec, philo voulant dire « ami de » et « phon » désignant le son. Et vu que je me prénomme Philippe…

 


Propos recueillis
par Sabrina Funk, Secrétaire Général